Un prix Nobel très politique

Jean-Yves Mollier(Professeur émérite d'histoire contemporaine, Université Paris Saclay/Versailles Saint-Quentin)

1. Remis le 10 décembre 1921 à un écrivain français, Anatole France, connu pour ses positions pacifistes et son accueil favorable à la révolution russe de 1917, le prix Nobel de littérature allait diviser l’opinion française. Partagée entre une fierté légitime, voire un chauvinisme renforcé par les quatre années de guerre, et un rejet des thèses extrémistes d’un socialiste « moscoutaire » selon ses détracteurs, la presse française de l’époque renvoie une image trouble du romancier primé. Il en est de même des journaux des autres pays qui rendent compte de l’événement, qu’ils soient suédois, allemands, britanniques ou russes, la plupart d’entre eux réagissant en fonction de leurs préférences idéologique plutôt qu’après s’être livrés à une analyse rigoureuse de l’œuvre couronnée. Décerné par un pays, la Suède, demeuré neutre pendant la Grande Guerre, et dirigé par un Premier ministre social-démocrate, Karl Hjalmar Branting, lui-même prix Nobel de la paix, le prix littéraire le plus prestigieux ne pouvait laisser indifférents les lecteurs des journaux.

2. Indépendamment du contexte international marqué par la consolidation de la victoire des bolcheviks en Russie, la personnalité d’Anatole France était au centre de nombreuses polémiques depuis que l’Affaire Dreyfus l’avait révélé comme un écrivain favorable à la révision du procès. À contre-courant de l’Académie française où il siégeait depuis 1896, le romancier qui puisait dans l’histoire contemporaine le sujet de ses chroniques dans la presse et celui de ses œuvres de fiction, n’avait pas craint d’affronter une opinion nationaliste majoritaire pour faire triompher la vérité[1]. Défenseur d’Alfred Dreyfus et d’Émile Zola, les deux hommes les plus détestés en cette fin de siècle[2], Anatole France avait surpris son propre camp en publiant L’Île des pingouins en 1908 et Les Dieux ont soif en 1912, deux œuvres qui renvoyaient de la Révolution française une image pour le moins ambigüe. De nouveau, en 1914 puis en 1917, il devait prendre le contre-pied de l’opinion et susciter de nouvelles polémiques, à peine retombées en 1921.

3. L’attribution du prix Nobel à Albert Camus en 1957 puis à Jean-Paul Sartre en 1964 pourrait laisser penser que toutes les décisions du jury suédois soulèvent des tempêtes en France. Il n’en est évidemment rien et la remise de la même distinction à Sully Prudhomme en 1901, Frédéric Mistral en 1904, Henri Bergson en 1927, Roger Martin du Gard en 1937, André Gide en 1947 et François Mauriac en 1952, n’avait provoqué aucun scandale. Seule l’attribution du Nobel de littérature à Romain Rolland, en 1915, avait suscité l’indignation des milieux nationalistes qui détestaient celui qui s’était voulu Au-dessus de la mêlée et avait dénoncé la coresponsabilité des « somnambules » dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale[3]. Les braises de cet incendie étaient mal éteintes en décembre 1921 lorsque le jury du prix Nobel décida de récompenser un Français, en littérature, Anatole France, soupçonné de partager les positions de Romain Rolland, et un Allemand, représentant d’un pays mis au ban des nations, Walther Hermann Nerst, en chimie[4]. C’en était trop pour une partie de la presse qui, oublieuse de ses préventions contre l’auteur de Madame Bovary, et son œuvre jugée obscène en 1857, allait profiter du centenaire du Normand pour lui offrir une apothéose évidemment refusée au lauréat de l’année.

1. Anatole France en 1921

4. Anatole France devait être, selon le mot très juste du critique Albert Thibaudet, le seul écrivain à avoir gagné « une situation de maître, et même de bon maître » à l’occasion de l’Affaire Dreyfus[5]. Successeur de Zola après le décès de celui-ci en 1902, il conserva son leadership sur les Lettres françaises jusqu’en 1918, poursuit Albert Thibaudet, l’après-guerre remettant à Romain Rolland le flambeau de « conscience humaine » qu’avaient porté avant lui Zola puis France[6]. À suivre ce bon observateur de la vie des idées, l’attribution du prix Nobel de littérature à l’auteur de Crainquebille en 1921 aurait été trop tardive et ne serait pas parvenue à enrayer un déclin commencé au début de la Grande Guerre. Pourtant, s’il fut un écrivain adulé du public et de la presse, comme d’ailleurs des salons, ce fut bien Anatole France, un des deux phares, avec Pierre Loti, de la maison d’édition alors la plus prestigieuse, Calmann-Lévy, successeur des éditions Michel Lévy frères en 1875[7].

5. Dans le catalogue des gloires de ce temple des Muses, Anatole France côtoyait Honoré de Balzac, Charles Baudelaire, Alexandre Dumas père, Gustave Flaubert, Théophile Gautier, Prosper Mérimée, Gérard de Nerval, Ernest Renan, George Sand, Stendhal, Alexis de Tocqueville et Alfred de Vigny. Encore cette liste ne contient-elle que le nom de ceux qui ont résisté à la patine du temps ou au rouleau compresseur que l’École et l’Université actionnent pour dissimuler les véritables succès des lettres[8]. À leurs côtés, outre les dramaturges Émile Augier, Charles Dennery, Alexandre Dumas fils, Ludovic Halévy, Henry Murger ou François Ponsard, on trouvait bien d’autres gloires retombées dans l’oubli : René Bazin, René Boylesve, Guy Chantepleure, Octave Feuillet, Gyp, Arsène Houssaye, Henri Lavedan, Henry Rabusson, Richard O’Monroy, Marcelle Tinayre, Léon de Tinseau ou Colette Yver, tous bien présents dans le catalogue de 1923[9]. On y apercevait également deux gloires internationales des lettres, l’Italien Gabriele d’Annunzio et l’Espagnol Vicente Blasco Ibanez, ainsi que bien d’autres écrivains étrangers, dont Henri Heine, Maxime Gorki, Luigi Pirandello et quelques autres.

6. Entré en même temps que Pierre Loti dans cette maison d’édition, Anatole France lui demeura fidèle jusqu’à sa mort et bien au-delà puisque La Rôtisserie de la reine Pédauque, Thaïs et Les Dieux ont soif figureront en bonne place parmi les premiers titres réunis dans la « Collection Pourpre », l’ancêtre direct du livre de poche, en 1939-1940[10]. La gloire était venue un peu plus rapidement à l’auteur d’Aziyadé, élu sous la Coupole en 1891, mais, dès le début des années 1890, Anatole France bénéficie d’un engouement comparable, et sa place dans les médias, L’Univers illustré, L’Écho de Paris et Le Temps où il tient une chronique régulière à partir de 1887, est considérable. C’est ici qu’il teste ce qui deviendra l’Histoire contemporaine, une fresque en quatre volumes parus entre 1897 et 1901, et comprenant L’Orme du mail, Le Mannequin d’osier, L’Anneau d’améthyste et Monsieur Bergeret à Paris. En 1903, la représentation au théâtre de L’Affaire Crainquebille, adapté du livre publié en 1901, confère à Anatole France le rôle de défenseur des pauvres et des humiliés qu’avait tenu l’auteur de Germinal, décédé un an plus tôt.

7. Membre de la Ligue des Droits de l’Homme et participant à la plupart de ses combats, l’homme de lettres est peu à peu devenu le porte-parole des misérables et des laissés pour compte d’une société profondément injuste. Proche du parti de Jean Jaurès, la SFIO, sans en être adhérent, il refuse de suivre ceux qui lui ont succédé, en août 1914, et il ne se ralliera que contraint et forcé, en novembre 1915, à cette Union sacrée qui n’est, à ses yeux, qu’un appel à la destruction du monde et de ses valeurs. Les nationalistes ultra-chauvins qui jettent des pierres contre ses volets à La Béchellerie, près de Tours, au début du conflit, et ceux qui lui écrivent des lettres anonymes assassines ne s’y sont pas trompés. Pourtant l’écrivain s’est résolu à publier dans Le Petit Parisien du 1er novembre 1915, un article intitulé « Ce que disent nos, morts », puis sous la forme d’un recueil, Sur la voie glorieuse, des textes à l’unisson avec l’esprit du temps. Contrairement à Marie-Claire Bancquart qui écrivait, en 1984 : « nous ne suivrons pas le vœu d’Anatole France qui désirait ne pas voir ses pages guerrières paraître dans ses Œuvres complètes »[11], je considère que ces textes qu’il a reniés ne reflètent aucunement la pensée, certes mouvante, mais à peu près stabilisée dans les années 1905-1914, d’un penseur profondément humaniste et détestant la guerre.

8. Si Anatole France refusa à ces écrits de circonstance le statut d’œuvres à part entière, c’est qu’il avait pris la décision, après l’arrêt des combats, en novembre 1918, d’assumer publiquement ses aspirations les plus profondes et son pacifisme foncier. Ce cheminement intellectuel l’avait conduit à soutenir les efforts du président Woodrow Wilson, et à rallier ses « Quatorze points », puis à saluer avec enthousiasme la révolution russe, en février comme en novembre 1917. Son « Salut aux Soviets », publié dans l’Humanité du 8 novembre 1922, était, de ce point de vue, sans ambiguïtés puisqu’il rappelait son soutien à cette expérience de gouvernement qu’il avait observée avec un espoir parfois mêlé de crainte[12]. En accordant au journal soviétique Izvestia et à celui du PCF, l’Humanité, l’adresse de novembre 1922, il récidivait et signait en quelque sorte le crime qu’il avait commis à Stockholm l’année précédente. Il est vrai que, depuis son opposition publique au traité de Versailles, un véritable attentat contre la paix à ses yeux, il n’avait manqué aucune occasion d’appeler à refuser la guerre contre la Russie des soviets ou à demander que l’on respecte la volonté des peuples de se doter du régime de leur choix.

2. Le prix Nobel, un prix prestigieux mais politisé depuis le début de la Grande Guerre

9. Comprenant au départ cinq disciplines, la physique, la chimie, la médecine, la littérature et la paix, le prix Nobel est décerné depuis 1901 par des jurys indépendants et solennellement remis par le roi de Suède. Depuis 1905, date de la séparation du royaume scandinave en deux entités distinctes, le roi et le Parlement de Norvège ont l’autorité pour le prix Nobel de la paix tandis que le souverain suédois reçoit les récipiendaires des quatre premières disciplines. Non décerné en 1914, le Nobel de littérature a été attribué en 1915 à Romain Rolland, un auteur controversé pour avoir publié, dans Le Journal de Genève du 15 septembre 1914, l’article Au-dessus de la mêlée qui expliquait sa position. On la retrouve, formulée de façon romanesque, dans la fresque de Roger Martin du Gard intitulée Les Thibault, et plus particulièrement dans L’Été 14, le roman qui voit le journaliste Jacques Thibault partir en Suisse tandis que son frère Antoine, médecin réputé, choisit d’accomplir son devoir. La Déclaration de l’indépendance de l’esprit rédigée par Romain Rolland, sous-titrée « Fière déclaration d’intellectuels » et publiée dans l’Humanité du 26 juin 1919, déclencha à son tour les foudres du Parti de l’intelligence qui, dans Le Figaro du 19 juillet suivant, invitait les forces vives du pays à s’opposer aux fossoyeurs de la nation[13]. Ainsi se dressaient, en ces lendemains de la Grande Guerre, deux camps opposés, celui des intellectuels de gauche d’un côté, très minoritaire, et celui des écrivains de droite, ultra-majoritaire, et revendiquant la propriété de l’intelligence et du bon sens.

10. L’étude des écrivains primés par le jury du prix Nobel entre 1914 et 1921 fait ressortir certains penchants qui ne pouvaient que heurter les nationalistes français. Ce fut d’abord l’attribution du prix à Carl Gustav Verner von Heidenstam en 1916, un écrivain notoirement pro-Allemand et plutôt conservateur. L’année suivante, deux Danois, Carl Adolf Gjellerup et Henrik Pontopiddan, se partagèrent la récompense. Or le premier vivait en Allemagne depuis de nombreuses années tandis que le second défendait dans son œuvre une vision très traditionnelle de la paysannerie. Non décerné en 1918, le prix fut attribué en 1919 à un Suisse alémanique, Carl Spitteler, qui, cependant, avait prôné la neutralité absolue au début de la guerre, et, par cette prise de position, s’inscrivait plutôt dans le sillage de Romain Rolland. En 1920 enfin, ce fut au tour de Knut Hamsun, un écrivain norvégien majeur, de recevoir la distinction. Son évolution après 1939 et son soutien au parti nazi de même que sa réception par Hitler, en 1943, ont entraîné une dévalorisation de son œuvre qui ne portait évidemment pas, en 1920, les germes d’un quelconque attrait pour le fascisme. Toutefois, aux yeux d’un lecteur français, le penchant de l’académie suédoise pour l’Allemagne plutôt que pour la France paraissait évident. La lecture des autres palmarès (trois Allemands en physique en 1914, 1918 et 1919, et trois autres en chimie, en 1915, 1918 et 1920, la médecine s’étant abstenue pendant le conflit) allait apparemment dans le même sens, au grand dam de ceux qui avaient, pendant quatre ans, nié que la civilisation, et donc la flamme du génie, puissent résider du côté des empires centraux[14].

11. La Norvège ayant le privilège de décerner le prix Nobel de la paix depuis 1905 s’était abstenue en 1914, 1915, 1916 et 1918, et, en 1917, avait récompensé le Comité international de la Croix-Rouge, ce qui évitait tout reproche de partialité. En 1919, elle avait primé le président des États-Unis, Woodrow Wilson, pour son plan de paix et son rôle dans la création de la Société des Nations. Bien accueilli en France et assez largement intégré au traité de Versailles, ce plan ne fut cependant pas ratifié par le Sénat à Washington et il devint l’objet de nombreuses critiques dans les années 1930 lorsque la SDN se révéla incapable de faire respecter ses décisions. Toutefois, l’attribution du prix Nobel de la paix à Léon Bourgeois en 1920 allait dans la même direction que l’année précédente puisqu’il récompensait le premier président de la SDN et un homme politique français qui avait joué un rôle éminent lors des conférences de La Haye de 1899 et 1907 qui cherchaient à prévenir les conflits entre les nations en développant ce qu’on appelait l’arbitrage[15]. Loin du bellicisme qui avait prévalu, tant à Paris qu’à Berlin ou à Vienne et à Londres pendant la Première Guerre mondiale, le jury du Nobel de la paix demeurait fidèle à sa charte au moment où il allait récompenser le Premier Ministre suédois, Hjalmar Branting, qui devait le partager, en cette année 1921, avec Christian Lange, un homme politique norvégien résolument pacifiste et même internationaliste. Représentant de son pays à la SDN à Genève après avoir siégé à La Haye aux conférences internationales de la paix, le personnage incarnait un idéal proche du courant pacifiste.

12. Lorsqu’Anatole France se rendra à Stockholm, en cette fin d’année 1921, il sera accueilli par Hjalmar Branting, social-démocrate suédois qui avait été l’un des fondateurs de son parti, chaud partisan de la révolution russe de février 1917 mais tout aussi résolument opposé à celle des bolcheviks de novembre. Pour les lecteurs de la presse française, l’homme politique passait pour un pacifiste, lui aussi favorable à la SDN, mais également pour un socialiste convaincu, ce qui ne risquait pas de lui attirer les sympathies des quotidiens les plus populaires. Même si le public ne possédait qu’une vision très partielle de l’évolution du Comité Nobel et de ses jurys, il était prêt à approuver ses décisions si elles honoraient un représentant des nations alliées, mais risquait de se montrer beaucoup plus réticent s’il s’agissait de récompenser un savant allemand ou un Français connu pour son opposition à la Grande Guerre. En 1921, les associations d’anciens combattants commençaient à occuper de fortes positions dans le pays[16] et, le 11 novembre 1920, le monument aux morts de l’Arc de Triomphe avait été solennellement inauguré, en hommage au soldat inconnu choisi pour être inhumé en ce haut lieu symbolique des victoires de la France[17]. Avec près d’un million et demi de morts, des centaines de milliers de blessés et de nombreuses « gueules cassées » qu’honoreront les billets de la Loterie nationale, la France entendait faire respecter son culte des héros, d’où le scandale déclenché par la publication du roman Le Diable au corps de Raymond Radiguet en 1923[18].

3. La réception du prix Nobel d’Anatole France dans la presse française

13. Pour la commodité de cette étude, on distinguera des journaux penchant plutôt à droite, de L’Écho de Paris au Figaro, d’autres représentant la gauche, de L’Œuvre, radicale, au Populaire, socialiste, et à l’Humanité, communiste, et enfin des journaux dits « d’information », Le Petit Journal, le Petit Parisien ou Excelsior. On ajoutera enfin que, dans l’actualité du mois de décembre 1921, la maladie de Landru, le tueur de femmes, est largement commentée, comme le voyage de Charlie Chaplin à Paris, de nombreux cambriolages, l’arrestation d’une tueuse d’enfants et le centenaire de Gustave Flaubert, manifestement réconcilié, au-delà de sa mort, avec la presse la plus conservatrice, y compris La Croix.

14. L’Écho de Paris, pourtant situé très à droite de l’échiquier politique, n’a pas oublié son ancien chroniqueur et son article publié le 13 décembre 1921 est un hommage appuyé, quoique tardif, au romancier. « La Suède a fêté brillamment le génie français en la personne d’Anatole France, escorté par les reporters depuis la frontière, comblé de fleurs par les journaux et salué à la gare par le président du Conseil et une énorme foule respectueuse » écrit Serge de Chessin, son envoyé spécial. Le Figaro signale le 11 décembre que « les communistes suédois ont tenté d’accaparer Anatole France dès son arrivée ; mais, ajoute-t-il, dans une interview catégorique, le père de Monsieur Bergeret à Paris a renié le communisme et dissipé les illusions ». Le lendemain, dans un grand article publié à la une et titré Prix Nobel. Le roi Gustave de Suède remet à M. Anatole France le prix de littérature, le journal encense le récipiendaire. « Cette solennelle cérémonie comportait un particulier intérêt du fait que le titulaire du prix de littérature était M. Anatole France, l’écrivain illustre dont l’œuvre honore si grandement les lettres et contribue si puissamment depuis de longues années à l’expansion de la Pensée française ». Après avoir mis en relief cette contribution au « génie » français, le reporter ajoutait cependant une touche plus négative en affirmant que le discours du lauréat en faveur de la paix et contre le traité de Versailles « réjouira le cœur des amis révolutionnaires de M. Anatole France, mais […] ne brillera pas dans ses œuvres complètes d’un éclat impérissable. Il est d’ailleurs vraisemblable, poursuivait le journaliste, que le Comité Nobel a prétendu récompenser l’auteur de La Rôtisserie de la reine Pédauque et du Jardin d’Épicure plutôt que cet orateur un peu timide qui, parfois, gravit une estrade pour haranguer les compagnons de la IIIe Internationale ».

15. Pour Le Gaulois, encore plus conservateur que son confrère et, surtout, royaliste, l’article du 12 décembre commençait par un rappel des faits : la remise du diplôme et de la médaille par le roi de Suède dans la salle de l’Académie de musique. Puis le journaliste, Saint-Réal, expliquait que, dans son discours, l’écrivain avait salué à la fois Maeterlinck, « patriote » pendant la guerre, et Romain Rolland, « plus en dehors qu’au-dessus de la mêlée ». À cet endroit de son reportage, il s’indignait en précisant : « Anatole France a brusquement quitté le terrain littéraire pour aborder la politique européenne […] La plus terrible des guerres, dit-il, a été suivie d’un traité qui ne fut pas un traité de paix, mais la prolongation de la guerre. L’Europe en périra si, enfin, la raison n’entre pas dans les Conseils ». Du même côté de l’échiquier politique, Le Matin de Maurice Bunau-Varilla reprenait cette version en insistant sur la critique du traité de Versailles tandis que L’Intransigeant, fondé par Rochefort mais passé à droite dès l’affaire Dreyfus, affirmait dans une dépêche datée du 12 décembre qu’Anatole France avait déclaré au Politiken, le journal communiste de Copenhague : « J’adore Lénine : il travaille pour le progrès de l’humanité ». Cette citation valait analyse et aucun commentaire ne venait appuyer ce geste de ralliement au gouvernement bolchevik que les lecteurs interprèteraient comme une trahison de leurs valeurs.

16. À gauche, si L’Œuvre, radicale, se contentait de publier un reportage assez neutre et objectif sur la cérémonie de remise du prix Nobel, comme Le Radical, L’Homme libre, l’ancien journal fondé par Clemenceau, se plaçait délibérément dans le camp des adversaires et même des ennemis d’Anatole France, dépeint, le 11 décembre, avec « une tête d’idiot ». Se complaisant dans la reproduction d’histoires drôles selon lesquelles les imbéciles et les aliénés se reconnaissent au fait qu’ils présentent tous une bosse frontale identique, le journal affirmait que l’écrivain avait reconnu posséder une bosse de même nature ! Le lendemain, il présentait sous le titre « Propagande » son analyse de la partie du discours d’Anatole France portant sur le traité de Versailles. Le Populaire, l’organe de la SFIO, consacrait un grand article à cette remise du prix, le 12 décembre, et il insistait sur le refus du traité de Versailles en ajoutant ce commentaire : « Après cet hommage d’Anatole France à la vertu d’homme d’État de Branting, Henri Sellier [leader socialiste] peut espérer que le Comité directeur [sic pour Bureau politique] du PCF ne l’embêtera plus quand il ira échanger des politesses avec Vandervelde [leader du parti socialiste belge] ». Avant de conclure, le journaliste citait une interview d’Anatole France au Stockholms-Tidning dans laquelle l’écrivain se déclarait partisan de la petite propriété privée et opposé au communisme.

17. L’Humanité qui avait publié, le 12, un simple entrefilet annonçant la remise du prix Nobel à Anatole France, consacrait, le 13, un long article à l’événement. Après avoir défendu l’homme de lettres contre les attaques de ses détracteurs, il rapportait, lui aussi, l’entretien avec le correspondant du journal Politiken en ces termes : « J’adore Lénine ; il travaille pour le progrès de l’humanité. Voilà qui va faire aboyer la meute réactionnaire ». L’organe de la Section française de l’Internationale communiste (SFIC) ne prétendait pas qu’Anatole France avait pris sa carte au PCF mais il le présentait comme ce qu’on appellera un peu plus tard un « compagnon de route »[19], en l’occurrence un pacifiste convaincu comme l’était Lénine dès l’été 1914. Pour les lecteurs d’un journal qui défendait avec acharnement l’expérience poursuivie en Russie, un écrivain bourgeois qui se situait sur la ligne idéologique du parti des prolétaires était un allié précieux. On le verra encore mieux le jour des funérailles nationales de l’écrivain lorsque le peuple de Paris viendra nombreux accompagner sa dépouille mortelle. Pour la troisième fois, après avoir rendu hommage à Victor Hugo en juin 1885 puis à Émile Zola en octobre 1902, le petit peuple se mobilisait pour dire son affection à un écrivain qui avait pris le parti des « Pauvres gens ».

18. Pour un quotidien littéraire comme Comoedia qui consacre deux articles, les 10 et 12 décembre 1921, à la remise du prix Nobel, il était logique de suivre Anatole France pendant son voyage en train, de Paris à Berlin, puis de Berlin à Stockholm, car la Suède honorait, à travers le récipiendaire du prix Nobel de littérature, « le grand représentant de la pensée française », source de fierté pour tous ses compatriotes. Excelsior, le grand quotidien qui basait sa publicité sur la qualité et le nombre de ses photographies n’avait pas ménagé sa peine et il avait publié trois portraits, le 11 décembre, présentant les trois lauréats de l’année : Anatole France, Branting et Lange. Pour le très sérieux Journal des Débats politiques et littéraires, l’anecdote sur la bosse confirmait en réalité le sens de l’humour et la modestie de l’écrivain. D’ailleurs, son bon sens se reflétait dans sa déclaration au Stockholms-Tidning dans laquelle il déclarait « s’être trompé sur la possibilité du communisme », ajoutant : « Lénine lui-même a bien été obligé de reconnaître son erreur ». Il faisait allusion, sans le dire, au discours de Lénine à propos de la NEP (la Nouvelle politique économique du pays) du 12 mars 1921 qu’il avait résumé en une formule-choc : « Le communisme, c’est les soviets plus l’électricité », annonçant un véritable tournant dans les réformes. Très précis, le chroniqueur du JDD, laissait la parole à l’écrivain en ajoutant :

19. Du reste, M.  Anatole France a dit qu’on s’est mépris sur certaines manifestations par lesquelles il voulait surtout déconseiller à la France d’entreprendre une aventure aussi téméraire que de combattre militairement le bolchevisme. Mais, dit-il, je me range toujours, par principe, vers l’extrême gauche car toutes les bonnes volontés doivent s’unir contre le capitalisme et la ploutocratie, créateurs de rivalités économiques qui engendrent les guerres. Il ne faut pas en conclure que je suis communiste. Je respecte parfaitement la propriété privée, et je suis même d’avis que le système de la petite propriété privée fortement divisée qui règne en France constitue le meilleur système social réalisé jusqu’à nos jours .

20. Parmi les grands quotidiens d’information tirant à plus d’un million d’exemplaires, c’est Le Petit Parisien qui avait réalisé les meilleurs reportages en envoyant un des siens accompagner l’homme de lettres dans son périple en Europe du nord. François Crucy, un ami d’Anatole France et un admirateur de son œuvre, devait adresser de longs articles, les 10, 11 et 12 décembre à son journal, afin de présenter un portrait complet de l’écrivain. Dans la première chronique, il lui faisait dire qu’il fallait que la France imite l’Angleterre qui s’était rapprochée de l’Irlande et qu’elle établisse une vraie paix avec l’Allemagne. « J’aime mon pays, mais j’aime aussi l’Europe » concluait le penseur. Le dernier article, très laudateur, était titré : Avec Anatole France à Stockholm. La cérémonie annuelle des prix Nobel. Les deux lauréats du prix de littérature et du prix de chimie sont reçus solennellement par l’Académie suédoise. Après avoir relaté la cérémonie, très sobre, de remise des diplômes et des médailles, François Crucy expliquait que c’est au cours du banquet, et non lors de la cérémonie protocolaire, que le romancier s’était exprimé en portant un toast à Branting et, à travers lui, à tous les pacifistes. Dans sa péroraison, Anatole France avait déclaré : « Puissent les destins des peuples être dirigés par de tels hommes ! La plus horrible de toutes les guerres a été suivie d’un traité de paix, qui est non pas un traité de paix, mais la prolongation de la guerre. L’Europe succombera si le bon sens ne trouve pas place dans les salles des conseils des ministres ».

21. Pour les journaux qui n’avaient pas voulu consacrer la moindre ligne à l’événement, notamment La Croix, le quotidien des Pères assomptionnistes, l’occasion était trop belle d’opposer à l’auteur de Sur la pierre blanche une véritable gloire nationale, Gustave Flaubert, dont la ville de Rouen célébrait le centenaire avec faste. Le supplément littéraire du Figaro devait emprunter la même voie, comme Le Gaulois, mais aussi le Journal des Débats, Le Matin, Le Journal et Le Temps, tous unis dans la reconnaissance d’un génie que le monde entier enviait à la France. Gustave Flaubert qui n’avait cessé de dénoncer la bêtise des bourgeois – que l’on songe à Bouvard et Pécuchet – était désormais rangé au rayon des gloires nationales, au même titre que Corneille, l’autre gloire de la Normandie. Le procédé était un peu simpliste mais il permettait à tous ceux qui ne pouvaient accepter les orientations idéologiques d’Anatole France de montrer que la vraie France se situait du côté de ceux qui avaient consenti le sacrifice de leur vie en 1914-1918 et que les pacifistes et les communistes étaient les représentants d’un parti et d’un pays étranger. Ressassé depuis la fin de l’année 1917, le thème du « parti de l’étranger » était appelé à un bel avenir, et, s’il n’avait pu être déployé avec toute la force qu’il revêtira un peu plus tard, il avait été rodé avec un romancier qui n’en demandait pas tant.

22. Au moment de son décès, le 12 octobre 1924, Anatole France était tout à la joie de la préparation chez Calmann-Lévy, de ses Œuvres complètes en 22 volumes (25 en fait), une édition qui honorait l’écrivain le plus important de cette écurie de course. Pourtant dirigée par des royalistes ardents, Georges et Gaston Calmann Lévy, la maison d’édition était fière de son prix Nobel et elle ne voyait aucune contradiction dans l’hommage solennel qu’elle lui rendait et l’éventuelle diffusion d’idées que ses propriétaires ne partageaient pas. Pas plus que Michel Lévy n’avait fait siennes les visions de son ami Heinrich Heine ou Calmann celles de George Sand, la jeune génération qui leur avait succédé considérait qu’une maison d’édition était au service de ses écrivains et qu’en aucun cas il ne lui appartenait d’approuver ou de combattre leurs idées. Cette leçon de tolérance s’appliquait également à Gyp, romancière antisémite demeurée chez cet éditeur comme à tous ceux et toutes celles qui peuplaient leurs catalogues et s’affichaient fièrement aux côtés d’Anatole France, sans aucun doute, un de ses auteurs les plus prestigieux.

[1]Voir Pierre Birnbaum, Le Moment antisémite. Un tour de la France en 1898, Paris, Fayard, 1998.
[2]La Vérité est en marche et rien ne l’arrêtera, dir. P. Oriol, Médan, Maison Zola/Musée Dreyfus, 2023.
[3]Christopher Clark, Les Somnambules. Été 1914. Comment l’Europe a marché vers la guerre, trad. fr., Paris, Flammarion, 2015.
[4]En déclarant l’Allemagne responsable du déclenchement de la Première Guerre mondiale, le traité de Versailles avait clairement mis ce pays au ban des nations.
[5]Albert Thibaudet, Histoire de la littérature française, avant-propos de Michel Leymarie, rééd., Paris, CNRS éditions, coll. « Biblis », 2016, p. 447.
[6]Ibid., p. 460-461.
[7]Jean-Yves Mollier, Michel et Calmann Lévy ou la naissance de l’édition moderne. 1836-1891, Paris, Calmann-Lévy, 1984.
[8]Voir Best-sellers : l’industrie du succès, dir. Alexandre Gefen, Olivier Bessard-Banquy et Sylvie Ducas, Paris, Armand Colin, 2021.
[9]Catalogue de Calmann-Lévy éditeurs, Paris, Calmann-Lévy, 1923, 100 p.
[10]Jean-Yves Mollier, Les Éditions Calmann-Lévy de la Belle Époque à la Seconde Guerre mondiale…, op. cit., p. 299-306.
[11]Marie-Claire Bancquart, Anatole France. Un sceptique passionné, Paris, Calmann-Lévy, 1984, p. 349.
[12]Voir Nicole Racine, « Anatole France. 1855-1929 [sic pour 1844-1924] », Hommes et Libertés, n° 97-98, février 1998, p. 30, qui résume ses engagements publics.
[13]Voir Jean-François Sirinelli, Intellectuels et passions françaises, rééd. Paris, Gallimard, coll. « Folio-Histoire », 1996.
[14]Rappelons que Beethoven et Mozart avaient été en quelque sorte « dénationalisés » pour continuer à être appréciés en ces temps où de nombreux académiciens avaient perdu tout sens critique.
[15]Alexandre Niess et Maurice Vaïsse, dir., Du solidarisme à la Société des Nations, Langres, Dominique Guéniot, 2006.
[16]Antoine Prost, Les Anciens Combattants et la société française, 1914-1939, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977, 3 vol.
[17]C’est le 28 janvier 1921 que le cercueil, amené en grande pompe à l’Arc de triomphe pour la cérémonie du 11 novembre précédent, fut inhumé à son emplacement actuel.
[18]Monique Nemer, Raymond Radiguet, Paris, Fayard, 2002.
[19]David Caute, Les Compagnons de route. 1917-1968, trad. fr., Paris, Robert Laffont, 1979.